Le don

Chloé habite la banlieue de Paris.

Une jolie banlieue avec des ronds-points à fleurs, de grandes maisons en pierre et des boutiques chics.  Elle vit dans une résidence avec sa maman et sa petite sœur Judith. Leur appartement est très bien. Elles ont chacune une chambre, et tout est neuf : le lino, le placo, les installations sanitaires. Il y a même un petit balcon où sa maman fait pousser des tomates, du thym et du romarin. 

Chloé a une belle vie. Elle va à l’école tous les jours et retrouve ses amies. Il y a Zoé, Justine et Martha. Elle est bonne élève, sa maîtresse lui dit qu’elle comprend vite. Elle a toujours terminé avant les autres. 

Et puis le samedi, sa maman les emmène à Paris. Judith n’a qu’une envie c’est de retrouver Mamie et manger son cake aux fruits. Chloé elle, aime prendre le métro. Elle adore ce long train qui bringuebale et sonne à toutes les stations, elle aime les couloirs recouverts d’affiches multicolores, elle adore écouter les musiciens. 

A la station Châtelet, dans le couloir en direction de la Mairie des Lilas, il y a toujours un vieux monsieur qui joue du violon. Chloé tire sa maman par la manche pour demander une petite pièce à donner au musicien. Et elle la dépose dans l’étui qui est par terre. 

– Quand je serai grande dit-elle à Mamie, je veux être musicienne du métro !

– J’espère que tu feras mieux que ça ma chérie, lui répond sa grand-mère.

Chloé ne comprend pas pourquoi il faudrait faire mieux. Ce monsieur joue tellement bien. Les gens s’arrêtent pour l’écouter, lui parlent et lui donnent de l’argent. Plus tard elle demande à sa mère : 

– Est-ce que c’est mal de jouer dans le métro ?

– Non ce n’est pas mal mais ça s’appelle faire la manche. Ça veut dire qu’il n’a pas de travail ce monsieur et que pour gagner un peu d’argent il est obligé de jouer dans le métro. 

– Il est obligé … Mais il n’a pas l’air obligé du tout ! Tu penses qu’il est malheureux ? 

– Sans doute un peu …

Chloé se dit que la prochaine fois elle lui donnera plus de pièces.

La semaine passe. Les fillettes se chamaillent, vont à l’école, aident maman à la cuisine, font leurs devoirs et attendent la sortie du samedi car Mamie a organisé une petite fête.

– Il va y avoir beaucoup de gâteaux, dit Judith.

– On va rencontrer son nouveau petit ami, dit maman.

– On va prendre le métro, dit Chloé.

Cette fois, à la station châtelet, le violoniste n’est pas seul. Il est avec un homme plus jeune qui tient une guitare.  Ils sont assis et jouent pour les passants. De temps en temps ils s’arrêtent, parlent et rient, puis ils reprennent. Chloé remue dans sa poche les trois pièces qu’elle a mises de côté pour le musicien. Elle veut rester les écouter mais Maman est pressée. 

– Allez ma fille on y va ! 

– Attends encore un peu …  

Le vieux monsieur s’approche.

– Bonjour, est ce que je peux jouer quelque chose pour toi ?

Chloé ne sait quoi dire, elle devient toute rouge. Alors il fait un signe au guitariste et les voilà partis à jouer un air joyeux qui donne envie de danser. Les passants s’arrêtent et frappent dans les mains. Ça rend le couloir de métro presque beau.

A la fin de la chanson, le violoniste prend la parole :

– J’ai joué pour la jeune fille qui est là et qui vient me voir chaque semaine. Merci petite, c’est pour les gens comme toi que j’aime ce que je fais.

– Vous aimez jouer dans le métro ? lui demande alors Chloé

– J’aime jouer du violon partout, même dans le métro …

– Vous êtes pauvre, vous n’avez pas de travail, c’est pour ça ? 

Le vieux monsieur sourit.

– Non, je joue du violon parce que c’est ce que je fais le mieux. C’est un don de Dieu et mon travail c’est de l’utiliser.

Il se tait, réfléchit et reprend :

– De toutes façons je ne sais rien faire d’autre … J’ai eu un autre travail avant mais j’étais malheureux. Le guitariste écoute en hochant la tête. 

Les fillettes et leur maman partent rejoindre Mamie, ses gâteaux délicieux et le nouvel amoureux. Le soir venu, de retour dans leur petit appartement tout neuf, Chloé repense aux musiciens. La petite fille met la table, le couteau à droite, la fourchette à gauche.

– Et toi Maman, est-ce que tu aimes ton travail ? 

Sa maman réfléchit un instant, elle semble un peu gênée.

– Eh bien pas vraiment ma chérie mais il faut bien gagner de l’argent. 

– Tu travailles pour qu’on soit riche ?

Elle rit.

– Oui très riches …

– Mais c’est quoi le don que Dieu t’a donné à toi ? Pourquoi tu ne l’utilises pas ? 

– En fait je crois que je ne sais pas. Je n’ai pas de don.

La petite fille réfléchit. 

– Si, tu as un don. Tu es maman.

– Et tu es cuisinière ! ajoute la petite sœur, qui suit très sérieusement la conversation.

– Oui j’ai plusieurs dons. 

Et maman les prend toutes les deux dans ses grands bras.

– Moi je serai pâtissière, dit Judith,

– Et moi violoniste, comme le monsieur du métro. Tu sais maman, je crois que c’est mon don de Dieu.

C’est Mamie qui a inscrit sa petite fille au conservatoire et lui a offert son tout premier violon. Au début, on n’était pas bien sûr que Chloé ait un don, et Maman, Judith et les voisins ont fait preuve de beaucoup de patience. Mais parce qu’elle avait envie et qu’elle était douée, la fillette a très vite progressé. Quand elle s’est sentie prête, Chloé a pris son violon pour aller chez Mamie. 

A la station Châtelet, elle a posé son étui à côté de celui du vieux monsieur.

– Est-ce que je peux jouer avec vous ? a-t-elle demandé,

– J’en serais très honoré Mademoiselle, a répondu le violoniste en s’inclinant. Tu commences et je t’accompagne.

Chloé a sorti son violon, son archet et s’est mise à jouer l’air qu’elle avait longuement travaillé pour ce jour-là. A la fin, le vieux monsieur était très ému.

– Tu vois, peut-être que tu deviendras une grande violoniste et ce sera un peu grâce à moi.

Et puis il a pris une pièce dans sa poche et l’a déposée dans le petit étui.