Le chlorophyton chevelu

En rentrant de l’école, la petite Alice tend un paquet à sa mère.

– Tiens maman, dit-elle très fière, c’est un chlorophyton chevelu !

– Un quoi ? dit maman

– Un chlo-ro-phy-ton chevelu, c’est la maîtresse qui l’a dit.

La maman déballe le cadeau : une minuscule plante dans un petit pot de terre.

– C’est adorable ma chérie, j’adore les plantes araignées …

La petite regarde sa mère, horrifiée.

– Mais pas du tout, pas du tout ! ce n’est pas une plante araignée, c’est un chlorophyton chevelu !

– Oui c’est exact, excuse-moi ! la plante araignée, c’est le nom qu’on lui donne quand on ne connait pas son vrai nom.

– C’est vilain ce nom, je préfère chlorophyton chevelu !

– C’est d’accord, répond maman, nous l’appellerons ainsi ma chérie.

Papa apparait dans l’encadrure de la porte.

– Papa ! regarde ce que je viens d’offrir à maman…

– Ah, magnifique cette petite plante araignée… répond papa.

– Mais non, pas du tout ! c’est un chlorophyton chevelu ! clame Alice agacée.

– Ah d’accord, mais communément on l’appelle la pl…

– Et bien je n’aime pas ce nom ! l’interrompt Alice.

Les parents se regardent d’un air entendu.

– Bien sûr Alice, dit maman, je te remercie pour ce magnifique petit chlorophyton chevelu que je vais arroser et poser près de la fenêtre.

La fillette est contente et s’en va jouer plus loin.

Cinq années ont passé. Alice a presque dix ans et admire chaque jour sa plante que papa a dû rempoter au moins quatre fois, tant elle grandissait vite. A présent, elle est belle et vigoureuse, installée sur son piédestal, face à la porte d’entrée de la maison. On ne peut pas ne pas la voir, elle salue les invités de ses belles et longues feuilles vertes.

– Oh qu’elle est belle cette plante araignée ! s’exclament les visiteurs en entrant.

– Non, c’est un chlorophyton chevelu, répond l’enfant qui ne se lasse pas de cette précision qu’elle a répétée des centaines de fois.

Aujourd’hui, Alice attend Rémi. Il a gentiment proposé de venir l’aider à terminer un exercice de maths.

Elle l’aime beaucoup ; elle le trouve intelligent et elle adore tous les petits points qu’il a sur le nez, juste en dessous de ses lunettes rondes, comme celles d’Harry Potter.

La sonnette retentit.

– Je vais ouvrir, dit Alice en se précipitant, en arrangeant ses cheveux, en tirant sur sa robe. Bonjour Rémi, entre !

– Oh ! s’exclame le garçon, quel magnifique chlorophyton chevelu !

La fillette reste muette. Elle fixe Rémi de ses grands yeux ronds.

– Oui, excuse-moi Alice, c’est le mot savant, je veux dire, c’est une plante araig….

– Non ne dis rien, c’est merveilleux, c’est fantastique ! tu es la première personne qui franchit cette porte et reconnait mon chlorophyton chevelu. Je n’en reviens pas ! il y a ceux qui disent « Oh la belle plante ! » ou « Quelle jolie fougère ! » ou bien « Comme elle est grosse cette plante araignée ! » et tu es le premier à qui je ne suis pas obligée de répondre :

– C’est un chlotophyton chevelu !

Ils ont dit ça en chœur. Ils se regardent et se mettent à rire.

Alice emmène Rémi manger quelques biscuits qu’elle a préparés puis ils s’en vont dans la chambre de la fillette pour travailler.

– Est-ce que tu as remarqué que ta plante fait des rejets ?

– Des quoi ? dit Alice

– Des rejets, des bébés plantes si tu préfères. On les appelle aussi des stolons…

– Ah oui papa les coupe quand il y en a, et j’avoue que là, il ne l’a pas fait. Veux- tu qu’on aille s’en occuper ?

– Est-ce que tu sais qu’il suffit de planter ces petits rejets pour faire une nouvelle plante ?

– C’est vrai, dit Alice, nous ne l’avons jamais fait mais ça me plairait bien d’essayer.

Les enfants retournent dans l’entrée, se mettent autour de la plante et coupent une vingtaine de stolons, certains portent de minuscules plants, d’autres de plus grands. Puis ils partent dans la serre, chercher des pots qu’ils emplissent d’un peu de terre pour y enfoncer doucement les petites plantes. Enfin ils arrosent.

Maman a suivi le déroulement des opérations.

– Ok, les enfants et maintenant qu’allez-vous faire de toutes ces plantes ? parce que moi je n’en veux pas ici, on est déjà assez nombreux comme ça !

Rémi a une idée.

– On pourrait les offrir !

– Oui dit Alice, on fait le tour du quartier pour offrir nos bébés chlorophytons.

Les deux enfants nettoient les pots et se mettent à les décorer, puis ils les glissent dans un sachet en papier. Les bras chargés, ils sortent de la maison et partent en quête de nouveaux propriétaires pour leurs petites plantes.

La distribution est un réel succès.

– Bonjour Madame Crostini, voulez-vous un petit chlorophyton chevelu ?

– Un quoi ?

Bon c’est toujours un peu le même discours : « Non ce n’est pas une plante araignée, son nom c’est le … » et blablabla.

A la fin il ne reste qu’un pot et Alice dit à Rémi : « Je sais à qui l’offrir celui-ci, on attend demain et tu viendras avec moi ». Rémi acquiesce.

Le lendemain, les enfants vont à la maternelle. Ils toquent à la porte de Madame Biron.

– Bonjour les enfants, quel plaisir de vous voir !

Alice tend le petit pot.

– Oh le beau petit chlorophyton chevelu !!! tu t’es souvenue que je les adore…

– Oui Madame Biron, mais celui-ci est un peu spécial. C’est un rejet de celle que vous m’aviez donnée à planter quand j’avais cinq ans et que j’étais dans votre classe…

Madame Biron est très émue. Elle les fait entrer un instant et ils s’assoient parmi les petits enfants. Alors à tous, elle raconte comment sa grand-mère, qui est aujourd’hui décédée, lui avait offert une toute petite plante en lui donnant ce nom un peu étrange. Elle avait soigné sa plante, celle-ci avait grandi et grossi et avec les rejets elle en avait fabriqué de nouvelles. Une fois devenue maîtresse d’école, chaque année, elle apportait les petites plantes issues de la première à ses élèves, et les leur faisait planter.

– Et aujourd’hui, dit-elle, c’est merveilleux ! c’est la première fois que l’on m’offre une pousse issue d’une pousse issue d’une pousse de la plante de ma grand-mère ; et aussi je suis très fière de constater que je vous ai transmis l’amour des plantes, de celle-ci en particulier : chlorophytum comosum, plante chevelue, qui est la plus robuste et la plus généreuse que je connaisse. A partir d’une seule, j’ai pu faire des dizaines de petits cadeaux à des enfants qui ont,  à leur tour fait des cadeaux à ceux qu’ils aimaient…

Depuis ce jour, Alice et Rémi ont pris l’habitude de se retrouver : pour les maths, pour partager des petits gâteaux et continuer de cultiver leurs plantes.

Ils ont créé une pépinière. Maman et papa ne sont pas vraiment ravis de voir toutes ces petites plantes dans la chambre d’Alice. Ce qui les rassure un peu, c’est de savoir qu’il y en a tout autant dans la chambre de Rémi. Les enfants partagent les responsabilités, arrosent les plantes et ça tombe bien, ils n’ont pas besoin de les promener.

– Heureusement que ce ne sont pas des hamsters, dit maman

– Imagine, ils auraient pu choisir d’élever des poules… ajoute papa.

– Au moins on aurait eu des œufs ! dit le père de Rémi en soupirant.

– Et bien je ne sais pas ce qu’ils nous réservent, dit la maman de Rémi, mais ces deux-là s’entendent drôlement bien vous ne trouvez pas ?

C’est vrai.

Rémi pense souvent à Alice.

Et Alice aime beaucoup Rémi.

(à suivre…)